Abramovitch avait juste oublié un facteur: thésauriser les milliards dans la Russie post-soviétique serait un jeu d'enfant, comparé à la conquête de la Coupe aux Grandes Oreilles, ce Graal du XXIe siècle. Il suffit de le revoir, la mine déconfite, l’œil vitreux comme au sortir d'une vodka party, dans sa loge du Loujniki après la défaite aux tirs-aux-buts des Blues face à Man U, le 21 mai 2008.
Redevenir champion d'Angleterre après un demi-siècle de privation, c'était facile: il suffisait de dépenser (un milliard au total sur ses fonds propres), d'investir comme gourou un José Mourinho sacré de frais avec Porto, d'enrôler Didier Drogba, Petr Cech et Ricardo Carvalho; l'affaire était dans le sac, record de points en Premier League à la clé (2005). Rebelote en 2006 (record de points à mi-parcours) et 2010 (record de buts en Premier League).
Empiler les Coupes insulaires relevait de la même recette: deux Coupes de la Ligue (2005, 2007), quatre FA Cups, la plus vieille compétition inter-clubs du monde (2007, 2009, 2010 et 2012) et deux Community Shield (2005, 2009) en passant. Soit, en neuf saisons, 30,6% des trophées distribués en Angleterre sur la période (11/36), juste derrière le monstre Manchester United (33,3%).
La Ligue des Champions? Une autre paire de manches. Ranieri, Mourinho, Grant, Scolari, Hiddinck et Ancelotti, brochette de managers aguerris, tissèrent pourtant la plus terrifiante fresque d'échecs sur le fil du foot européen depuis le grand Leeds des années 70: finale en 2008, demi-finale en 2004, 2005, 2007 et 2009 (quarts en 2011, huitièmes en 2006 et 2010). Dans 66,7% des cas, l'équipe qui élimine les Blues remporte l'épreuve. Avec le scandale parfois en filigrane, du but fantôme de Luis Garcia à Anfield en 2005 à la "fucking disgrace" hurlée par Didier Drogba à Stamford Bridge en 2009, un soir d'élimination face au Barça.
Jusqu'à Chelsea, jamais un club n'avait été sorti deux années de suite aux tirs-aux-buts en ligue des Champions (2007, 2008). De son côté, Didier Drogba, mi-finisseur épique, mi-héros tragique, subissait avec la Côte d'Ivoire deux défaites en finale de la Coupe d'Afrique, toujours aux tirs-aux-buts (2006, 2012).
Succès: n.m., somme de tous les échecs (Michael Jordan).
Cela ne pouvait pas, ne devait pas durer. A contre-courant, alors que le favori des pronostics de la 57e finale de Ligue des Champions,
Car voyez-vous la victoire en Ligue des Champions n'est pas une question de talent. Sinon, le Barça serait sacré tous les ans. Ce n'est pas une question de budget (le Real serait imbattable), de palmarès (idem), ni même de favoris ou d'entraineur à succès, mais la somme de tous ces paramètres multipliée par un facteur non maitrisable: le moment.
Le 19 mai 2012, Chelsea s'apprêtait, avec une équipe vieillissante, à terminer la saison de Premier League à la 6e place, son plus mauvais classement depuis dix ans. Elle ne disputerait la prochaine édition de la Ligue des Champions qu'à la condition de gagner la finale, against the odds.
Sur le banc, une fois chassé le Special Two portugais Villas-Boas, figurait un entraineur inexpérimenté mais portant en lui l'ADN du club: Roberto Di Matteo. 119 matches en bleu, deux Cups, il était de la finale de Coupe des Coupes remportée en 1998 face au Vfb Stuttgart (1-0, Zola 71e). Di Matteo était là pour une mission temporaire façon Manpower: emmener la génération Abramovitch au bout de son histoire, au bout du rêve de leur tycoon.
Jamais depuis l'an 2000 et un Barça - Chelsea en quarts de la Ligue des Champions (1-3, 5-1 a.p.) une équipe battue 3-1 à l'aller d'une rencontre à élimination directe ne s'était qualifiée au retour. Jusqu'à ce huitième Chelsea - Naples (1-3, 4-1 a.p.) qui prouve que la roue finit par tourner. Suffit d'attendre le moment.
Jamais, depuis 1956, une équipe ayant ouvert le score en finale de C1 au-delà de la 80e minute dans le temps réglementaire n'avait laissé échapper la victoire. Qui plus est en ayant bénéficié d'un pénalty en prolongations puis mené 3-1 lors de la séance des tirs-aux-buts.
Ce soir-là, pour son 331e match en huit saisons sous le maillot des Blues, ce fut enfin le moment de grâce, "fucking grace", de Didier Drogba: égalisation à la 88e (son 159e but pour Chelsea), pénalty provoqué sur Ribéry en prolongations et raté par Robben et pour finir, cet ultime tir-au-but inscrit, ce jouissif contre-pied sur Neuer, pour rappeler que les portes du paradis peuvent s'ouvrir... Suffit juste d'y frapper au bon moment.
Meilleurs voeux à vous.
Je suis assez d'accord avec votre analyse.
Néanmoins, si vous reportez cette même analyse aux couleurs de Paris, on a encore du temps à attendre avant une éventuelle victoire en LdC.
Un autre commentaire: c'était sûrement leur moment mais combien de fois (8/10 , 9/10 ?) c'est l'équipe qui joue le mieux (genre Barca) ou qui a le plus beau palmarès ou budget (Real et d'autres) qui l'emporte?
Cela mérite de faire la même analyse à l'envers pour avoir un niveau de comparaison.
Bien à vous.
Cher Ami
Tous mes vœux également; heureux de voir que vous commencez l'année par une lecture footballogique :-)
Concernant le PSG, j'ai estimé qu'il faudrait attendre peut-être 2018 pour les voir gagner la LDC :
http://blogteam.sport24.com/footballogie/2012/10/psg-dix-idees-pour-gagner-la-ligue-des-champions.html
Pour votre dernier commentaire, oui, dans 90% des cas, voire plus, le palmarès parle. La preuve, il a fallu attendre 15 ans (!) pour voir un nouveau club, Chelsea en l'occurrence, conquérir le Graal.
Ce qui rendra la quête de Paris encore plus difficile et captivante!
Bien à vous
Bonjour M.Garétier.
En parlant de Paris dans les commentaires, vous dîtes souvent que le remplacement de Kombouaré par Ancelotti est une bonne chose pour le club, mais vous dîtes également qu'en Ligue des Champions, il est essentiel que l'entraîneur porte en lui l'ADN du club. A part l'Inter en 2010 sur une folle aventure tout de même chanceuse, cela fait longtemps qu'un club a gagné la C1 avec un entraineur "externe" à l'histoire du club.
D'où ma question, en quoi un Ancelotti ou un futur Mourinho serait mieux pour l'aventure du PSG qu'un Kombouaré qui a notamment gagné la C2 avec le club?
Cher Geoffroy,
la multiplication des "nouveaus clubs" plus ou moins riche (Malaga, Monaco prochainement, Oviedo à terme...) ne va-t-elle pas accélérer ce mouvement ? Abramovicth était un précurseur, n'est ce pas pour cela qu'il a mis tant de temps à la gagner ?
Cher Ami
Tous mes voeux pour 2013, pour commencer.
Concernant votre commentaire:
1/Antoine Kombouaré, avec tout le respect que nous lui devons pour sa carrière, n'était pas, n'aurait pas été, l'attracteur à grand joueur recherché par QSI dans sa stratégie de redéploiement du PSG. Précision importante: Kombouaré n'était plus au PSG mais au FC Sion lorsque le PSG a décroché la C2.
2/Mourinho était de la "folle aventure" de l'Inter à laquelle vous faites référence. Il y a peut-être une relation de cause à effet.
3/Ancelotti est à la tête d'un club atypique, à l'ADN si composite que l'on peut le qualifier d'OGM (sans jugement émotionnel) de par le fort cosmopolitisme de ses forces vives aujourd'hui. Le PSG a plus le profil d'un club de Série A que d'un club de Ligue 1, donc Ancelotti est à mes yeux de footballogue l'homme idoine pour le diriger.
J'espère vous avoir répondu!
Amitiés
GG
Cher Ami
Tous mes vœux!
Votre remarque est juste, et je ne peux m'empêcher de penser que le "réglement intérieur" de l'Oligarchie européenne risque d'en être durablement modifié.
Et l'impact sur les palmarès en seront notables, comme lorsque les grandes ligues pros américaines procédèrent à des extensions de franchises dans les années 70/90.
La réponse en sera donnée d'ici 2018 via les parcours de clubs comme le PSG et City. Une victoire en LDC de l'un des deux, voire des deux nous permettra d'y répondre par l'affirmative.
Bien à vous
GG
Cher Geoffroy,
Meilleurs voeux footballogiques pour 2013 et que votre excellent blog perdure longtemps encore :)
Donc, en résumé, la glorieuse incertitude du sport, génératrice de tant d'émotions et qui nous est si chère à Tom et moi, n'est au final qu'une question de moment : mauvais pour les favoris perdants et bon pour les outsiders vainqueurs...Pourquoi pas ?
Ceci dit, prenez vous en compte la nécessité ? Pour Liverpool 2005 comme pour Chelsea Z012, un succès final en LdC était nécessaire pour éviter l'infamie d'une saison bien ratée...et le (typically british) fighting spirit a fait le reste.
Amicalement,
Olive.
Merci pour vos vœux, chers amis
J'avais pris en compte la nécessité, ou plutôt la nécessité s'est imposée d'elle-même via le but fantôme de Luis Garcia en 2005 et l'incroyable scénario de la victoire 2012 de Chelsea!
Enfin, je veux le croire :-)
A très vite
GG
Certes, mais ce que Tom voulait dire c'est qu'au-delà d'une espèce de déterminisme du bon moment, la nécessité a entraîné cette rage de vaincre qui a mené ces clubs au succès.
Sans doute les deux se rejoignent (en fait manifestement oui :)
Olive.